…des Ténèbres…

Aux origines de la liturgie chrétienne, les Ténèbres sont avant tout associées au deuil et à la douleur des trois derniers jours de la Passion du Christ. L’Office des Ténèbres se termine traditionnellement après la tombée de la nuit, et voit ainsi toute lueur s’évanouir progressivement jusqu’au dernier cierge… C’est autour de cette pénombre que nous avons souhaité créer, après les anthems anglais de Music for a Queen : O Nata Lux, notre second programme sacré. Contrairement au premier, dédié exclusivement au répertoire des XVIème et XVIIème siècle, ce programme rassemble des œuvres allant de la Renaissance à nos jours, en passant par l’époque Baroque et l’entre-deux guerres au XXème siècle. C’est ainsi un office imaginaire traversant les âges que nous nous proposons de présenter, avec pour seule source de lumière des lampes individuelles, veilleuses éparpillées qui disparaîtront lentement lors du dernier chant…

Le cœur de cet office imaginaire traversant les âges est constitué de cinq Répons des Ténèbres ; conçues de façon dialoguée entre deux textes de même sujet mais de registre différent se répondant l’un à l’autre – d’où l’appellation de répons – ces pièces étaient souvent spatialisées en ce sens, et la dramaturgie leur est inhérente. Ici, il s’agit d’une alternance de répons du compositeur contemporain polonais Paweł Łukaszewski avec ceux du compositeur espagnol du XVIème siècle Tomás Luis de Victoria ; mise en miroir de deux âges, deux façons de chanter la souffrance et l’abandon dans les Ténèbres… En prologue de ces pénombres responsoriales, un anthem à 8 voix de Henry Purcell, Hear my prayer O Lord, aussi bref qu’intense, et dont les douloureux chromatismes évoquent un cri de souffrance au milieu du recueillement, tel un impulsif présage de l’abandon…

Mais parmi tant de noirceur, il nous tenait à cœur de rechercher la lumière. Ainsi, disséminés dans la pénombre ambiante, les quatre mouvements de la Missa Dolce de Philippe Mazé apportent une matière chorale délicate et simple, aux clartés fugitives. De même, les irisations harmoniques du motet O sacrum convivium d’Olivier Messiaen illuminent doucement l’office. Ces sources de lumière restent ambiguës, et leur parenté avec l’ombre est perceptible ; c’est bel et bien « des Ténèbres » que naît cette lumière. L’Introït du Requiem pour double chœur a cappella du compositeur français Olivier Greif, quant à lui, plonge l’office dans ce qui semble être les méandres d’un songe… « Hush, little baby don’t say a word », murmure la comptine…

Cauchemars incarnés ou frayeurs enfantines ? Les voix de nos ténèbres sont impénétrables…

 

Requiem : Requiem aeternam, Olivier Greif (1950-2000)
Missa dolce : Kyrie, Sanctus, Agnus Dei, Philippe Mazé (né en 1954)
Hear my prayer O Lord, Henry Purcell (1659-1695)
Tenebrae Responsories : Una hora, Tomas Luis de Victoria (ca. 1548-1611)
Tenebrae Responsories : Aestimatus sum, T.L. de Victoria
Responsoria Tenebrae : O vos omnes, Paweł Łukaszewski (né en 1968)
Tristis est anima mea, Carlo Gesualdo (ca. 1566-1613)
Tenebrae factae sunt, Francis Poulenc (1899-1963)
O sacrum convivium, Olivier Messiaen (1908-1992)
Missa dolce : Ave Verum, P. Mazé
Requiem : Agnus Dei, O. Greif